Gilles Lipovetsky, L'ère du vide, Essai sur l'individualisme contemporain, Paris: Folio Essais, 1983, 314 p.
Compte-rendu des pages 115 à 155
par Antonin Demé
Gilles Lipovetsky est un essayiste français né en 1944. Ses recherches s'articulent autour des notions de postmodernité, d'hypermodernité et d'hyperindividualisme.
Depuis plus d'un siècle, le capitalisme est le théâtre d'une mutation culturelle profonde. Le modernisme, cette nouvelle logique artistique de la fin du 19ème, entend se libérer des codes de représentation hérités du passé; dès lors, chaque groupe entendra créer son actualité dans des programmes révolutionnaires faisant table rase du passé. La logique du changement et le culte de la nouveauté constituent le moteur de cette modernité artistique, caractérisée par le fait que l'avant-garde d'aujourd'hui devient inéluctablement l'académisme de demain. L'injonction moderniste à produire toujours du nouveau consacrera sa propre perte dans cette fuite en avant, et de ce fait les rébellions et les révoltes d'hier face à un ordre esthétique stable et bourgeois apparaissent plus aujourd'hui comme des gesticulations : la transgression, en s'institutionnalisant semble avoir perdu son caractère opérant sur le réel.
Cette mutation dans l'ordre culturel s'accompagne de l'essor du capitalisme : alors que l'esprit bourgeois exaltait un individualisme radical qui allait bouleverser les rapports socio-économiques, la morale bourgeoise, elle, continuait d'asseoir l'ordre des dominants à travers des valeurs célébrant les mérites du labeur et de l'ascétisme; c'est précisément à cela que s'opposent toutes les offensives des artistes du début du 20ème siècle, qui revendiquent l'authenticité du plaisir et l'émancipation hédoniste en concentrant leurs critiques face à des conventions et des institutions sociales contraignantes pour l'accomplissement de l'individu. Impulsée par des changements de sensibilité, la révolution hédoniste n'apparaît véritablement qu'avec le développement de la consommation de masse au USA dans les années vingt.
L'hédonisme devient une norme encouragée par l'essor du capitalisme, avec l'augmentation de la production et la diversité de l'offre des biens de consommation, le développement des médias, de la mode et de la publicité, sans oublier, l'accès au crédit par les classes moyennes, qui constitue la possibilité immédiate de la satisfaction des désirs. L'injonction au plaisir et à jouir de l'existence représente cette mutation radicale. Cet individualisme culturel, libéré du poids de la tradition et des conventions sociales, répond à des logiques différentes et parfois opposées à celles qui habillaient autrefois le récit capitaliste : celui par lequel il garantissait les normes progressistes favorisant l'égalité, la liberté et l'exercice démocratique. A mesure que l'hédonisme s'est imposé comme valeur ultime et légitimante du capitalisme, ce dernier, autrefois lié à l'éthique protestante, a perdu sa fonction structurelle dans la société.
C'est cette crise culturelle et spirituelle des sociétés qui caractérise la postmodernité. Le postmodernisme artistique, lui, se caractérise ainsi : l'hédonisme, en se démocratisant, a vidé la transgression de sa substance, célébrant ainsi la fin du divorce entre les valeurs de la sphère artistique et celle du quotidien. On parle ici de difficulté esthétique pour les artistes à effectuer des propositions novatrices. Les années soixante et la révolution sexuelle semblent constituer l'ultime offensive contre les valeurs puritaines et utilitaristes. Mais plus encore, c'est l'avènement de la société de consommation de masse qui semble l'opérateur le plus effectif de cette mutation culturelle postmoderne.
L'homme est devenu cinétique : l'environnement auquel il doit s'adapter est continuellement changeant et l'individu semble perdre sa capacité opérante sur le réel. L'émancipation du "citoyen-consommateur" apparaît comme paradoxale : autant ce dernier semble gagner en autonomie par l'augmentation de l'éventail privé de ses choix, autant les modèles multiples auxquels il doit faire face semblent de plus en plus soumis à une forme de programmation effectuée par la société marchande, de plus en plus prompte à organiser la sphère privée et à contrôler les rapports sociaux.

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